Chiffons…

Je me suis aperçu qu’en remplaçant le pinceau par quelque chose dont les propriétés permettraient justement cette interaction, cet échange d’énergie entre le peintre et son dispositif, alors tout un univers caché, probablement propre au dispositif, mais étonnamment porteur d’universalité, s’offrait à moi. Ce qui est le mieux à même de transmettre cette énergie en retour passe par une certaine dureté, par opposition à la souplesse des poils du pinceau. Mais cela n’est pas suffisant : trop de dureté bride l’expressivité, il faut y ajouter un zeste de souplesse…

Je compris assez vite que l’outil devait posséder certaines caractéristiques précises pour que la magie opère. Je me suis mis à tout essayer, tout ce que j’avais sous la main et qui semblait avoir les fameuses caractéristiques requises. Chaque outil différent m’apportait sa série de surprises.

Mon travail sur ces grandes encres m’a conduit à faire des fonds au chiffon permettant à la fois des aplats plus réguliers qu’au pinceau sans m’interdire quelques fantaisies. (…)  De ces fonds au chiffon, je me suis rapproché peu à peu du sujet, du centre du tableau, m’apercevant que le chiffon faisait naître assez facilement la lumière dans l’encre rapidement étalée. Cette technique prit inconsciemment de plus en plus d’importance. En effet, j’étais en train d’effectuer un tournant important dans mon travail. Je passais d’une sorte de souffrance, où tout était difficulté, à une évidence dans laquelle les choses se faisaient sans rugosité excessive. Le plaisir et l’excitation faisaient leur apparition dans ma relation à la peinture.

Un jour, un copain m’apporta une rame de papier blanc couché, relativement épais et mat, au format raisin. Mon premier réflexe fut de conduire sur le papier mon chiffon imbibé d’encre, dans des gestes brefs et rapides. La nature du papier couché ne lui faisait absorber que très superficiellement l’encre déposée, la faisant glisser en suivant les méandres de sa surface. En reproduisant, toujours avec le même chiffon, l’expérience plusieurs fois à quelques jours d’intervalle, je me suis trouvé confronté à une surprise de taille. L’encre, ayant séchée dans le chiffon de façon très irrégulière, fit apparaître des zones de dureté, jouxtant ainsi la douceur du tissu restée intact. Mes premières expériences me laissèrent pantois. Il fallait voir comment la manipulation du chiffon transformait l’encre noire en lumière, mais aussi faisait apparaître des formes suggestives d’une précision et d’une richesse sans nom. On eût dit que le papier révélait l’encre, à moins que ce ne soit l’encre qui révélait les aspérités du papier, pourtant réputé lisse, à moins encore que ce ne soit le chiffon qui fût révélé entre mon poignet et le papier par l’intermédiaire de l’encre.

Il n’y a que le noir qui permette d’obtenir une lumière limpide et presque plus lumineuse qu’en vrai. Suivant les expériences menées, j’avais la sensation de redécouvrir la photographie, ou plus exactement la lumière photographique. Étirer l’encre sur le papier crée une lumière portée, émanant d’une source lumineuse, où apparaissent des ombres et des surfaces surexposées. Cela me rappelait mes débuts en photographie, au cours desquels je considérais, à tort ou à raison, que seule la photographie noir et blanc était capable de mettre en évidence la lumière avec autant de force, de nuances et de précision. Coïncidence ? Pas si sûr…

L’encre m’a permis d’aborder différemment l’huile. Le blanc a succédé au noir, puis je suis allé chercher dans mes pots d’encre d’imprimerie d’autres couleurs. La transition opérait. Ces mondes a priori si différents nécessitent quelques précautions pour être mélangés (séchage partiel ou total, ordre de passage, etc.). Ils me permirent d’entrer à nouveau, ou plutôt pour la première fois, en peinture. Quelle expérience, quel bonheur ! Employer en même temps et sur un même support ces différents traçants (encre maigre, grasse, peinture à l’huile, etc.) me permit toutes sortes d’expériences.

J’ai commencé à m’intéresser aux pots d’encre d’imprimerie noire dont je disposais. Je ne le savais pas encore, mais j’avais entamé un processus de migration vers la couleur. La viscosité de l’encre d’imprimerie n’est pas sans rappeler celle de la peinture à l’huile. On peut prendre son temps, les temps de séchage autorisent un retour aussi approfondi que souhaité sur ce qui est en cours. On peut superposer, gratter, recharger, mélanger, effacer, ajouter de l’huile d’œillette, par exemple, pour faire des jus qui apporteront une transparence. Celle-ci peut être homogène, grâce à un mélange initial, ou au contraire aléatoire, au gré de l’inspiration du geste, donnant ainsi naissance à de nouvelles formes dans les formes initiales. Cette viscosité apporte une souplesse évidente, mais augmente considérablement les temps de séchage.

Cette aventure, dont j’ai été le premier surpris, me pose plus de questions  qu’elle n’en résout. Elle m’aura permis de découvrir la richesse infinie des traces laissées par l’encre sur un support adapté. Elle m’aura surtout permis de comprendre l’importance du « temps » dans cette histoire, le temps juste grâce auquel peut naître une interaction entre le peintre et son dispositif.

D.