Encre-temps…


Encres-temps, quelle drôle d’expression ! J’avoue qu’elle n’est pas très belle à entendre, mais quelle justesse pour résumer cet étonnant voyage au cœur du temps et de la matière, au cœur de la vie.
Les nuages m’ont toujours fasciné. Au début je pensais qu’il s’agissait de leur position dominante, du spectacle grandiose qu’ils peuvent nous offrir, non pas quand le plafond est bas, comme on dit, mais au printemps ou à l’automne quand ils se détachent majestueusement sur le ciel bleu ou empruntent au soleil une multitude de couleurs aussi indéfinissables qu’insaisissables, car changeantes.
Tantôt ils sont ronds, on dirait de gros gâteaux, on aurait envie de s’y perdre, tantôt ils sont fins, aériens, presque plans, par strates, marquant clairement une limite, un couvercle, le toit du monde.
Combien de fois suis-je resté planté devant ce spectacle sans cesse renouvelé, et toujours aussi captivant ? Plus je les regarde et plus je comprends la raison profonde qui m’attire et suscite tout mon émerveillement face à un tel spectacle aussi éphémère qu’improbable. Quand je contemple ces masses nuageuses se transformer, je ne peux m’empêcher de penser à un grand magicien qui m’ensorcelle.
C’est vrai, ils changent de forme sans cesse, j’ai beau les fixer, je n’arrive pas à voir distinctement ces changements se faire. Je ne perçois que des étapes, j’ai l’impression que le ciel est une immense feuille de papier de brouillon sur laquelle la nature s’essaie à toutes sortes d’expériences, profitant du vent, de la température, de l’humidité, …

Ce spectacle me revient alors comme en mirroir de ce que nous sommes, nous les êtres humains, l’une des formes les plus avancées de la vie, soi-disant.
De fait, nous évoluons tout au long de notre existence. Notre propre perception de cette évolution nous est aussi étrangère qu’inacessible. Nous fonctionnons comme les nuages. C’est sans doute là où réside notre intelligence, intelligence au monde dans lequel nous sommes, intelligence naturelle, la plus belle, car la plus universelle.
Quand je regarde ces nuages se faire et se défaire au gré d’une main invisible je ne peux m’empêcher d’y voir le reflet de ma propre existence.
Notre rapport à la nature est fondamental, car c’est par cette nature que s’exprime cette main invisible qui guide notre destinée.
Lire et comprendre la nature, revient à nous comprendre nous même. Cette lecture ne peut se faire si l’on n’est pas conscient que la dite nature fonctionne autour d’une notion fondamentale qui est le temps, je devrais dire les multiples temps.

De très nombreuses expériences ont été Faites. Elles montrent très bien qu’un grand nombre de phénomènes, ne se passant pas à la même échelle de temps, nécessitent des dispositifs particuliers pour les observer. C’est vrai pour des phénomènes « très rapides », comme par exemple celui du battement d’ailes des mouches, que l’on a pu observer grâce à des caméras ultra rapides. Mais c’est tout aussi vrai pour les phénomènes « très lents », sous-entendu à notre échelle temporelle humaine. C’est le cas justement des évolutions des espèces du vivant, dont la notre, de celle des galaxies, ou encore plus près de nous, de la transformation des nuages.
Ce dernier exemple est d’autant plus intéressant qu’il nous est proche à double titre. D’abord dans l’échelle des échelles temporelles, il est proche de nous, c’est-à-dire suffisamment différent et proche à la fois pour que nous l’observions. Ensuite parce qu’il ressemble à notre propre fonctionnement, dans la mesure où il représente bien non pas l’évolution des espèces, mais celle d’un individu. Autrement dit, comprendre la nature, y compris nous, c’est être capable d’y observer ce qui s’y passe en particulier, donc à toutes les échelles temporelles qui la composent.La métaphore du ciel comme un grand cahier de brouillon sur lequel Dame Nature griffone ses idées, me paraît très juste pour faire le lien avec l’encre disposée sur une feuille pour y laisser une trace qualifiée habituellement d’artistique.
Le geste du calligraphe, ou du peintre, déposant de l’encre sur sa feuille par l’intermédiaire d’un pinceau ou tout autre ustensile, y compris le corps humain (Yves Klein), est comparable à celui de Dame Nature dessinant/modelant les nuages dans le ciel.
Le peintre impulse tout son ressenti dans ce geste, mais de nombreux facteurs, qui lui sont externes (qualité de l’encre, rugosité du papier, température ambiante, hygrométrie, …), et qu’il essayera de dominer, d’utiliser et/ou de détourner, interviennent de façon très sensible dans le résultat.
Si l’on pense aux calligraphes, on pense plus particulièrement à l’énergie maîtrisée dont ils doivent faire preuve afin de laisser parler cette énergie sans rendre le résultat inaudible. Le peintre, tout comme Dame Nature, peut devenir la plaque sensible révélant la multi-temporalité de la vie.

Encres-temps, éloge de la lenteur retrace une expérience picturale que j’ai réalisée. Expérience étrange, tout autant que troublante, car elle m’a permis de retracer d’une certaine façon, l’apparition de la lumière, des formes en volume et de la vie, en déplaçant le centre de cette expérience, de mon apport personnel, vers celui de la nature qui se révèle elle-même. Cette révélation ne s’est pas faite immédiatement, mais en suivant un processus qui m’a permis, par le plus grand des hasards, et en m’appuyant sur cette notion de temps, d’aboutir à ce qui est présenté dans ce livre.
Mes expériences picturales m’avaient conduit à travailler de grandes surfaces à l’encre et au pinceau. Pour faire les fonds, je m’étais assez vite aperçu qu’un chiffon faisait aussi bien l’affaire qu’un pinceau, laissant moins de traces et couvrant mieux la surface. Le chiffon est beaucoup plus à l’écoute du poignet. Il permet une transcription plus immédiate des sensations qui traversent notre esprit, mais surtout notre corps, sensations que l’on cherche à transcrire sur la feuille de papier. Il me faut remercier ici Denis, un ami, qui, à cette époque, m’a apporté un nombre important de feuilles de papier couché blanc au format 45 x 65 cm.
J’ai alors commencé une série avec essentiellement de l’encre de chine, et des chiffons en guise de pinceau.
D’une approche gestuelle et énergique, comme on peut la trouver dans la calligraphie, je me suis orienté petit à petit vers l’exploration et bientôt la découverte d’un monde qui m’est apparu au fur et à mesure que je ralentissais mes gestes. Je gardais l’énergie de départ et la retenue qui va avec, me permettant de produire ces nouvelles encres relativement rapidement. Parallèlement à ces nouveaux horizons qui s’offraient à moi, une certaine excitation me fit accélérer cette exploration tous azimuts. J’ai essayé tous les papiers que j’avais, avec toutes les encres de chine et de couleur que je trouvais, mais surtout en remplaçant le chiffon par tous les outils possibles et imaginables, sans retourner à l’extrême douceur du pinceau. Je devrais dire souplesse, plus que douceur, très agréable à manipuler, surtout quand le pinceau glisse sur le support entraînant avec lui l’encre, et dévoilant la trace de cette rencontre.

Paradoxalement, l’une des choses qui m’est apparue dans ces expériences, est que la souplesse du pinceau restitue toute la dureté de l’encre, d’autant plus quand elle est noire. Le déplacement rapide et énergique du pinceau permet de rendre les traces moins denses, moins dures.
La lecture de ce déplacement devient naturelle, les traces indiquent clairement le geste. Les écarts de tonalité qui en découlent, nous éveillent sur une propriété remarquable du dispositif : la trace laissée par l’encre sur la feuille crée la lumière.
Les premières encres présentées dans ce livre (chapitre « l’énergie du geste » et couverture) concrétisent ce phénomène.
Le geste est très vif, mais contrôlé, ne serait-ce que pour rester dans la feuille , mais aussi et surtout pour respecter un équilibre entre le plein et le vide.
Le pinceau, manipulé avec souplesse et habileté, permet beaucoup de choses, un travail généralement en douceur, mais interdit tout retour d’énergie depuis le support vers le peintre, lorsque la trace se fait. La souplesse des poils rend vain toute résistance du support au geste qu’il subit. Cette trace, induite par le geste du peintre vers le support, est irréversible dans le cas de l’encre, tout comme l’aquarelle d’ailleurs. L’encre sèche très vite. Dans ces conditions, un geste rapide annule toute interaction, pourtant féconde, entre le peintre et le dispositif, dans le moment intime et suspendu de la naissance d’une trace.
Je me suis aperçu qu’en remplaçant le pinceau par quelque-chose dont les propriétés permettraient justement cette interaction/échange d’énergie entre le peintre et son dispositif, alors tout un univers caché, probablement propre au dispositif, mais étonnamment porteur d’universalité, s’offrait à moi. Ce qui est le mieux à même de transmettre cette énergie en retour, passe par une certaine dureté, par opposition à la souplesse des poils du pinceau. Mais cela n’est pas suffisant ! Trop de dureté bride l’expressivité, il faut y ajouter un zeste de souplesse …

À chaque nouveau dispositif répondant aux propriétés nécessaires, s’offrait un nouvel univers étonnant car inattendu. Je traversais ainsi des mondes très minéraux, faits de roches telluriques et de paysages interstellaires.
Puis je me retrouvais cette fois dans des mondes bien vivants où se cotoyaient les diversités cellulaires, animales et humaines. Certains d’entre eux auraient pu être produits par de puissants microscopes électroniques, d’une précision impressionnante et d’une logique de construction imparable. Dans d’autres, on y rencontrait des éléphants, des chats, des souris, des oiseaux ou des paons, mais aussi des animaux plus étranges, mi-figue, mi-raisin, sortis directement de notre imaginaire. Enfin d’autres visions provenaient de scènes de la vie, telles qu’on peut les voir dans nos rêves, avec des personnages plus vrai que nature, ou issus de croisements subtils entre le monde animal et notre monde humain. Il n’est qu’à voir l’image de la Comédia del Arte, ou encore ce profil arrière évoquant un personnage avec sa veste marchant dans un paysage, où la perspective est plus vraie que nature.
On pourrait signaler encore cette poule-dragon au visage d’homme, sortant directement d’un tableau de Jérôme Bosch. La mise au point de ces dispositifs et l’habituation nécessaire au temps juste, m’ont permis de découvrir ce que la nature dans laquelle le peintre est entièrement plongé, est capable de révéler. L’apparente simplicité confondante de ces dispositifs révèle une richesse sans nom, où la lumière apparaît dans toute sa complexité, englobant la photographie, la peinture, …, mais aussi le volume des objets, les notions de perspective et de représentation aussi sophistiquées que l’on puisse se les imaginer.
Cette aventure, dont j’ai été le premier surpris, me pose plus de questions qu’elle n’en résout. Elle m’aura permis de découvrir la richesse infinie des traces laissées par l’encre sur un support adapté. Elle m’aura surtout permis de comprendre l’importance du temps dans cette histoire, le temps juste, grâce auquel peut naître une interaction entre le peintre et la nature, interaction par laquelle la nature se révèle au plus grand nombre.

D., le 06 avril 2008.