«Exposition Braque – Grand Palais, Paris», lundi 30 décembre 2013

Une merveille !… Quel peintre. La première salle représente sa période fauve, puis les salles suivantes la naissance du cubisme, qu’il orchestra avec Picasso, puis le cubisme analytique. Ce ne sont pas les périodes que je préfère, loin de là, mais on comprend comment elles lui auront été nécessaires pour aboutir au reste de son oeuvre magistrale, des tableaux colorés, déconstruits (formes et couleurs), sans portrait, à quelques rares exceptions pour lesquelles les dits portraits n’en sont pas.C’est par les collages qu’il est revenu à la figuration, dans les années 1920, délaissant la figuration abstraite du cubisme, on pourrait parler de dilution abstraite, certains ont même parlé de camouflage. C’est étonnant de voir comment Braque est passé du fauvisme, au couleurs chaudes et criardes, au cubisme ne laissant place qu’à un camaïeux (chose que Braque a récusé) de marron, ocre orangé.Dans sa période fauve l’un de ses tableaux , intitulé « Petite Baie de la Ciotat », dans lequel les touches de couleurs sont largement plus espacées entre elles qu’à l’habitude, laissant nettement apparaître le fond blanc cassé, une magie visuelle opère avec beaucoup plus d’acuité que dans tous ses autres tableaux fauves. Comme le faisait remarquer Apollinaire à propos du Braque « fauve »:  » Il exprime une beauté pleine de tendresse et la nacre de ses tableaux irise notre entendement ». Braque disait de cette « Petite Baie de la Ciotat » qu’elle avait une harmonie, un équilibre que n’avaient pas les autres ; à tel point, qu’après l’avoir vendu, il a trouvé moyen de le racheter, pour se le réapproprier, l’avoir près de lui. Donc, après s’être saturé de couleurs, usées par petites touches, sur des formats petits et moyens, Braque a mis de côté ses tubes de couleurs vives et s’est lancé avec Picasso dans cette incroyable aventure du cubisme, terme inventé par Matisse en voyant les premières toiles cubistes de Braque, dont la Maison à l’Estaque (1907-1908). C’est pour moi un rejet manifeste, une saturation de la couleur. Ses toiles cubistes, quasiment monochromes, surtout dès qu’on les regarde de loin, lui permettent de se concentrer ailleurs, sur de nouveaux horizons. Je n’avais jusqu’alors jamais pris conscience de ma proximité de chemin (et non pas de résultats) avec Braque. Je veux parler de mon rapport aux couleurs. À ma façon, je me suis aussi saturé de couleurs, avant de tout jeter dans les profondeurs de mes tiroirs, en passant pas les encres et le papier. Et justement, c’est précisément par le papier que Braque est revenu petit à petit dans les années 1920, aux couleurs sur toile. Autant je n’aime guère, question de sensibilité, sa période cubiste (représentation des paysages par déformation en « cubes »), puis cubiste analytique (en plus de la représentation cubiste, les objets sont fondus dans le décor qui révèle ainsi leur présence), encore une fois période extraordinaire pour l’époque mais qui fait trop daté aujourd’hui, alors que la suite à venir n’a pas pris une seule ride, et n’est pas près de le faire. Je disais donc ne pas apprécier la période cubiste, en revanche les papiers découpés, dessinés, me touchent davantage. C’est à ce moment que Braque cherche quelque chose de nouveau, sans le savoir. Il se doute bien que le cubisme, tel qu’il l’inventa, ne pourrait pas l’occuper trop longtemps sans tourner en rond. Ceci se confirme par ses propos rapportés par Jean Paulhan dans son livre, écrit entre 1940 et 1952, et intitulé « Braque le patron » dans la collection « l’imaginaire » des éditions Gallimard. Page 66 Braque dit ceci à propos du cubisme : »Il y a longtemps que j’avais foutu le camp. Ce n’est pas moi qui ferais du Braque sur mesure. »

C’est absolument par hasard, c’est Braque qui le dit lui-même, qu’un jour (en 1912) il acheta du papier décoration qui reproduisait le bois, un bois marron plutôt foncé, avec ses veines. Il eut alors l’idée de le découper et de faire des dessins au crayon à papier autour. Le papier étant assez homogène, il faisait exactement comme le fera Matisse beaucoup plus tard (par exemple avec sa série « Jazz » en 1947), mais ici dans une seule « non couleur ». Braque inaugure alors ce qu’il appelait le « dessin synthétique », façon de représenter un objet à travers ses traits essentiels, de façon synthétique. C’est une nouvelle évolution du cubisme vers le cubisme synthétique.

Il a découvert le plaisir de découper une forme pour la mettre en situation. J’ai éprouvé cette sensation très forte lorsque j’ai découpé à la main, je devrais dire littéralement déchirer des morceaux d’encres, préalablement faites, pour obtenir de tous petits formats pour l’exposition « Caen – Tokyo un pont d’encre » au Vieux St-Sauveur à Caen en octobre dernier. La découpe/déchirure permet de tourner autour de la surface, de la faire tourner dans vos mains, de lui donner un nouveau sens, une nouvelle interprétation sensorielle, mais aussi de découper à nouveau jusqu’à atteindre l’arrêt du processus en espérant avoir encore de la matière sous la main. Curieusement ces retraits de matériaux ajoute quelque chose, la forme initialement informe, prend forme. Il ne s’agit pas de figuration, mais d’une forme plus poétique qui reçoit immédiatement l’assentiment de celui qui la voit. Toujours dans « Braque le patron », Jean Paulhan aborde cette question page 76 ; il dit à propos de Braque : « Ainsi tantôt retranchant et tantôt ajoutant ; et se consolant de retrancher en ajoutant. »

Braque ajouta à ses collages-dessins des lettres au tracé, lettres d’imprimerie redessinées au crayon. Tout ceci lui donna de l’air, il fit un pas de côté vis-à-vis du cubisme, tellement typé et si difficile de s’en sortir. Le dessin – contour des objets, les lettres – structures narrative à l’état pure, et les formes découpées dans différents papiers matière – structure des objets, lui firent revenir vers une figuration libre assumée. Une fois le papier-bois épuisé dans son imaginaire, il se tourna vers du papier carton gris bleu et fit des compositions de plus en plus sophistiquées. L’un des derniers, intitulé « Compotier et cartes » est très beau, très riche, la couleur fait une réapparition timide. Autant les premiers étaient épurées, on voyait plus de fond blanc cassé que de parties travaillées, y compris avec les collages. Celui-ci est beaucoup plus dense, le fond très discret, l’oeuvre prend de la force, y compris de loin.

Braque a eu toute sa carrière des vas-et-viens entre le plein et le vide. On se rappelle sa toile « Petite Baie de la Ciotat » qui marquait le vide vis-à-vis de ses autres toiles fauves beaucoup plus pleines. Le cubisme, dans ses deux premières phases était une période pleine, alors que la dernière période, le cubisme descriptif, renoue avec le vide, pour finalement amorcer une nouvelle période pleine et ainsi de suite jusqu’à la fin qui se terminera plutôt vers le vide, aussi bien au niveau des couleurs, comme dans « Les oiseaux » réalisée sur le plafond du louvre en 1953, ou encore dans « L’oiseau blanc et l’oiseau noir » et plus généralement toutes les toiles sur les oiseux réalisées entre 1952 et 1962. Même ses derniers paysages, réalisés entre 1955 et 1963, la date de sa mort, sont dans un tout autre registre, définitivement du côté vide, une ligne séparant deux surfaces de couleurs à la rugosité manifeste, coup d’oeil ultime à ses premières recherches sur la matière et l’inclusion de sable dans ses toiles, hommage s’il en ait à ses parents, son père était peintre en batîment. Ce passage par les collages a remis Braque en selle avec quelques  couleurs bien distinctes du fond du tableau, contrairement à la période cubiste. D’une certaine façon cette période permit à Braque de réapprivoiser la couleur, pour y revenir totalement, mais avec une nouvelle approche toute en retenue et en force. Sur ce plan, je fais le même chemin avec mes encres sur papier en remettant progressivement quelques couleurs  dans les tableaux, après les avoir totalement abandonné pour me consacrer presque exclusivement au noir depuis plus de six ans. C’est une forme d’apprentissage de la couleur. On le voit très bien avec Braque, c’est l’immense intérêt de cette grande exposition posthume. Après les papiers collés Braque fait un retour magnifié des couleurs dans une figuration reconstruite et une économie de moyens, un usage maîtrisé des contrastes où de grandes parties sombres ou claires selon les cas, mettent parfaitement en valeur les parties colorées.

Dans les années 1920, Braque reprit donc progressivement les couleurs et les grands formats. Les deux grandes toiles jumelles (180,5 x 73,5 cm), intitulées les Canéphores (jeunes filles dans l’antiquité qui portaient sur la tête une corbeille de fleurs), qu’il présenta au salon de 1920 à Paris, sont très étonnantes et somptueuses. Une force et une harmonie se dégagent de ces toiles. Elles sont parfaitement construites sur le même principe avec une partie (moitié supérieure) dans un camaïeux de marrons, représentant le buste nu et très stylisé d’une femme portant sur sa tête la fameuse corbeille de fruits et/ou de fleurs, et sur l’autre partie d’égale importance, la robe traitée dans un camaïeux vert bordé en bas par une zone noire très marquée. Ces tableaux auraient pu être faits par Picasso. Je suis resté bouche bée devant ces toiles.  Je n’étais pas au bout de mes surprises, rendons hommage à la mise en scène de l’exposition, dans le choix des séquences des tableaux, plus que dans la mise en espace.

Dans la pièce suivante je suis tombé sur la série des quatre toiles intitulée « Les cheminées ». Ces toiles sont assez grandes (130 x 74 cm) et extrêmement belles les unes à côté des autres.  Elles se renforcent mutuellement. Ce sont des compositions d’atelier avec dans certaines des surfaces traitées comme des tissus pour le marbre vert. Elle me produisirent un choc émotionnel grandissant. Je sentais comme une excitation, un vertige m’envelopper doucement mais sûrement au fur et à mesure que je m’enfonçais dans l’exposition. Le paroxysme fût atteint lorsque j’apperçu au loin la toile au « guéridon rouge », dont j’ai fait une copie à la maison. L’émotion était telle que je commençais à vaciller. Jamais je n’avais ressenti cela depuis ma visite au Moma à New-York lorsque je pénétrais dans la salle Matisse. Il avait fallu à l’époque que je m’assois, l’émotion était trop grande. Cela m’est arrivé dans une moindre mesure au Musée Matisse du Cateau-Cambrésis, en pénétrant dans la petite salle consacrée à la donation de la femme de l’éditeur Tériade où une série de petits Rouault est particulièrement remarquable.
Je m’approchais donc du « guéridon rouge » (réalisé entre 1939 et 1952, actuellement dans les collections du Musée d’Art Moderne à Beaubourg) tout en faisant durer le plaisir de l’approche et de la rencontre imminente. Je circonvolais de toile en toile vers le tableau, qui n’est pas le plus spectaculaire de cette période des ateliers de Braque. Le rendu général du tableau est un peu fade dans ses couleurs et ses textures. Les deux tableaux présentés à côté sont nettement plus puissants et spectaculaires. Ma copie est d’ailleurs nettement plus vive et contrastée que l’original, mais elle reste aussi nettement moins réussie. En fait c’est un tableau assez subtil dans des tonalités relativement éteintes. Seul le blanc de la petite nappe portant deux fruits contraste avec le reste. J’avais fait ma copie à partir d’une mauvaise carte postale qui ne donnait pas une bonne idée de la tonalité générale du tableau, les contrastes de couleurs ayant été forcé. De plus je n’avais que ses dimensions (183 x 73 cm) pour toute indication de l’ampleur de la toile. En réalité ce n’était pas ma première rencontre avec cette toile pour laquelle j’éprouve une certaine familiarité, je l’avais vu à Beaubourg dans la collection permanente, isolée au milieu de toiles d’autres peintres, l’effet en était tout différent. Je ne suis pas mécontent de ma copie, même si une confrontation visuelle me serait très défavorable.

Braque dégage une puissance paisible qui devient évidente au milieu de tous ces chefs-d’oeuvre. Une grande oeuvre n’est pas isolée, elle transparaît dans sa singularité au travers de séries, d’une continuité, le singulier dans le multiple. Une oeuvre ne s’apprécie totalement que dans la durée, sur le long cours. Quel formidable oxymore ! À peine vous êtes surpris par une période que la suivante remet le couvert, pour aller plus loin, ailleurs. Il faut dire que Braque était un sacré coureur de fond. Quand je songe aux collages faits dans les années 1912-1913, il lui restait exactement 50 ans de peinture et de découvertes devant lui, remarquable, non !

En poursuivant l’exposition j’ai découvert la salle aux sculptures et aux gravures. Les sculptures présentées, peu nombreuses, étaient étonnantes. Sur ce registre, on pourrait le comparer à Matisse. Je n’ai jamais aimé les sculptures de Matisse. Je trouve qu’il n’a jamais réussi son numéro d’équilibriste en sculpture, comme il le faisait si bien avec le trait. L’unique trait de Matisse, toujours au bord du gouffre, prêt à tomber, sans jamais y parvenir. les sculptures de Braque évoquent avec beaucoup d’évidence celles de Picasso, très stylisées, des formes primitives, un retour à l’essence des choses, comme la tête de cheval en bronze, ou encore cette double tête en pierre, très « picassienne ». On pouvait admirer ce face en face au chapeau, en bronze, que l’on peut interprêter comme un seul visage déstructuré, ou encore un petit cheval en bas-relief de pierre redessiné au centre de la forme, soucis constant de faire apparaître la structure du cheval ; une dernière petite pièce de bronze représentant une autruche ou un oiseau du même genre toujours très stylisée, rappelant les personnages filiformes d’Alberto Giacometti.

Des photographies de Braque, très beau avec ses cheveux blancs, des témoignages écrits de ses proches et amis (Jean Paulhan, René Char, Apollinaire…) et quelques vidéos (dont celle de Chagall un peu vantard) venaient compléter l’hommage rendu à ce très grand peintre.
Deux ou trois clichés de Braque dans son atelier étaient agrandis au format d’un mur. Je regrette qu’il n’y en avait pas davantage. De la même façon, je regrettais que les citations de Braque sur sa peinture, recueillies pour la plupart par André Verdet et inscrites sur les murs de l’exposition, n’étaient pas rassemblées dans un recueil disponible à la librairie de l’exposition. Elles le sont dans le dossier de presse de l’exposition. Après des recherches sur Internet, il s’agit du livre d’André Verdet intitulé « Entretiens, notes et écrits sur la peinture : Braque, Léger, Matisse, Picasso, Chagall », publié en 2000 aux éditions du petit véhicule. Cet ouvrage est complètement épuisé… Le livre « Le patron » de Jean Paulhan, dont j’ai parlé précédemment comporte déjà pas mal de citations de Braque très intéressantes. Malheureusement c’est un petit livre.

De nombreuses autres toiles présentées étaient remarquables. Contrairement à Vallotton, j’ai du en voir une ou deux pour lesquelles Braque a fait des essais de couleurs malheureux, un petit pas de côté mal assumé, du côté d’une sorte de nostalgie fauve, moins les harmonies, et donc moins heureuses. La toile de 1955 (dernière période significative de sa peinture), intitulée « L’oiseau et son nid », synthétise un formalisme dépouillé et une utilisation maîtrisée des couleurs. En fait cette toile est quasiment monochrome, en noir et blanc. La lumière y est intense, on retrouve l’esprit des premiers collages, après la période cubiste analytique, vers les années 1913. On retrouve ce même dépouillement, également présent chez Matisse à la fin de sa vie, avec les toiles intitulées « Les oiseaux » de 1954 à 1962, un an avant sa mort. C’est une huile sur papier marouflé sur toile. On retrouve le papier comme avec Matisse, une forme de retour à l’essentiel. Cette toile est également une épure de son travail, trois couleurs, le noir, le bleu argenté et l’ocre. Braque reprend une technique qu’il a introduit avec ses papiers découpés. Il s’agit de mettre du sable dans l’huile, produisant ainsi un effet de relief dans les aplats de couleur. Son sujet est figuratif, puisqu’il représente des oiseaux en vol, mais tout autant stylisé dans une épure quasi symbolique voire même iconique. Ce ne sont pas des oiseaux, mais des icônes d’oiseaux. Le tableau n’est plus déconstruit, puisqu’il est à peine construit.

Dans la dernière salle, je me suis assis sur le banc central, afin de reprendre un peu mes émotions en main, qui m’avaient presque submergé. Un sentiment particulier m’envahit, celui de me mettre au travail sans perdre de temps, il reste tant de choses à faire.

Dans la salle aux sculptures il y avait aussi un triptyque, en fait trois toiles distinctes mais de formats équivalents et faites pour être présentées ensemble. Zelos, Zao (Néréide) et Héraclès, toutes les trois faites en 1931. Ce sont des plâtres sur toile gravés. En fait Braque avait peint dans un très beau noir velouté la surface du plâtre au point de ne plus voir de blanc. Ce travail assez unique, semble-t-il, dans l’oeuvre de Braque, comme une île perdue dans l’océan, m’évoque assez naturellement celui des cartes grattées de mon enfance, mais moins prosaiquement celui du peintre japonais Kyoji Takubo, qu’il fit dans la chapelle de Saint-Vigor-De-Mieux non loin de Falaise de 1983 à 1993. Takubo avait fait recouvrir tous les murs intérieurs de la chapelle d’une couche de plomb (quelques millimètres), qu’il recouvrit de quatres couches successives de peinture, du bleu, du vert, du rouge et du jaune. Il avait dessiné de grandes fresques murales, sur le thème des pommiers, en grattant avec plus ou moins de force les couches de peinture, faisant apparaître ainsi des traits colorés. Le travail de Braque, bien antérieur à celui de Takubo, décidément Braque fût un grand précurseur, est très réussi. C’est une exception que fit Braque dans son oeuvre où le portrait est quasiment bani. En effet il s’agit de trois personnages de la mythologie grecque. Ils sont traités au trait, dans de grands formats (Héraclès : 187 x 105,8 cm, Zao : 187,5 x 130 cm, Zelos : 185 x 98 cm). L’unique trait de Matisse pourrait-on dire, d’une finesse, d’une précision tout en arrondis et de temps à autres quelques rares angles aigus, traits blancs étincelants sur ce noir mat. Et pour ajouter une dimension onirique et étonnante aux oeuvres, comme si nous n’en avions pas assez, Braque s’est amusé, cela ne peut être autrement, à ouvrir de larges aplats blancs, faisant apparaître, cerise sur le gateau, des rayures, une trame, en un mot comme en cent, un relief dans la toile, grâce à l’épaisseur du plâtre gratté, un bas-relief en somme. Braque était devant un dilemme, celui de garder l’effet rare de ces « figures » blanches sur fond noir, ou agrandir les aplats blancs grattés formant relief en creux sur la toile. Braque rend tangible sur une même toile bas-relief et traits, blanc et noir…, comme le fit Ansel Adams avec la lune et le soleil dans sa plus célèbre photographie intitulée « lever de la lune, Hernandez, Nouveau-Mexique en 1941, des opposés qui se conjuguent à merveilles, sortes d’oxymores picturaux. Braque a peut-être fait des essais avant de sortir ses trois merveilles qui nous rappellent les dessins de l’enfance, avec en plus une pureté faussement naïve et une habileté clairement naturelle. Ils nous rappellent également les portraits de Matisse illustrant Pasiphaé/le chant de Minos (les Crétois – poème lyrique) qu’il réalisa bien plus tard en 1944. Matisse avait, dans ce travail d’illustration sur fond noir, des traits plus coupants, moins arrondis que ceux de Braque ; ça n’est pas pour rien que Matisse était un immense équilibriste, le plus grand de tous ! En fait, et assez curieusement, le trait plus arrondi de Braque renvoie vers Picasso, alors que la technique générale va vers Matisse, mais 10 ans plus tôt.

Toujours est-il que Braque a su mettre du blanc en aplats creux, sans rompre le charme des traits blancs sur fond noir. Juste quelques surfaces donnent une nouvelle force à l’ensemble. Plutôt qu’un traitement uniforme et homogène du noir par les traits blancs et très fins, d’une élégance sensible, Braque crée une tension et une dynamique du regard entre ces grandes étendues noires, crissées de fines griffures et ces quelques aplats blancs relativement discrets en bas du tableau. Seul Héraclès échappe à cette règle d’équilibre, en forçant le rapport presque égalitaire entre les aplats blancs et les surfaces noires. Personnellement je pense que Braque a atteint la limite à ne pas franchir au-delà de laquelle nous aurions une perception radicalement différente et moins intéressante de cet équilibre improbable, et inattendu entre peinture et sculpture. On voit que Braque a vu qu’il ne fallait pas aller au-delà. Je pense même que la force de ces trois toiles est d’autant plus efficace qu’elles sont présentées ensemble, les deux autres équilibrant Héraclès. Pour moi, c’est Zao (Néréide) qui est de loin la plus réussie, au sens de prime abord. En fait Zelos l’est tout autant, même peut-être davantage. Le dessin y est moins brouillon, les formes, bien que superposées/entrelacées apparaissent très clairement avec une force intacte. C’est sans doute la partie centrale de Zao qui est la plus confuse, alors que tout ce qui se trouve en périphérie est remarquablement à sa place. Voir ces trois toiles en même temps provoque une émotion intense. Leur dimension à notre échelle joue un rôle très important  dans ce qu’elles nous procurent. On se dit, après avoir traversé du regard tant de toiles colorées, on se questionne, mais que m’arrive-t-il ? Je ne m’y attendais pas. Il faut reconnaître que le contraste couleurs/noir et blanc, merci les metteurs en scène de l’exposition, est saisissant, comme ce dût être le cas pour Braque lui-même. Une fois le premier coup reçu en pleine figure, encore debout mais titubant, on s’approche, on veut voir de près cet enchantement, c’est alors qu’un deuxième coup arrive, de grâce celui-ci,  la poésie du trait vous emporte , vous libérant de toute apesanteur. Merci Monsieur Braque, le temps s’est arrêté sur ce morceau de plâtre tendu et gratté avec sensibilité et jubilation. Quel plaisir vous avez du ressentir en accouchant ces pièces, un moment de bonheur entrême où simplicité et évidence se rencontrent pour notre bonheur à tous.

Pour finir ce petit tour d’horizon sensitif de l’exposition Braque, je parlerai rapidement des derniers petits tableaux allongés qu’il fît au soir de sa vie. Ultime fermeture de la boucle, dans laquelle Braque reprend une palette « fauve », moins les rouges, mais tout aussi criarde. Je n’aime pas cette série dans laquelle j’y vois un lâcher prise sur plus de 50 ans de peinture admirable. Les formats sont petits, Braque abandonne donc les grands formats ; ils sont longilignes, il abandonne toute idée de trait, pour se lancer dans un exercice qu’il n’avait jusqu’alors jamais essayé. Il avait largement atteint sa maturité picturale et pouvait se permettre cette petite gatterie, ce petit pas de côté. Ces toiles nous rapprochent un peu de Van Gogh, de part ses couleurs mais aussi les touches. Je n’aime pas ce travail, car il s’oppose tellement à tout ce qui a fait la grandeur du peintre. Certe ces petites toiles sont réussies, mais elles devaient être entreprises à la fin de la vie du peintre, car je n’y vois pas le début d’une histoire, tout y est à peu près dit.

Épilogue : De retour à la maison, je lis le livre de Jean Paulhan « Braque le patron », dont j’ai parlé plus haut, livre que je venais d’acheter à l’excellente librairie du 104, 104 rue d’Aubervilliers Paris – 19ème. Page 39, dans le bas de la page Braque écrit/dit ceci : « … Puis j’ai fait entrer la sculpture dans la toile. Ç’a été mes premiers papiers collés. Avec eux, la couleur m’est revenue d’un coup, je n’avais plus à forcer. Le combat y était toujours, mais il se passait sans moi, sur la toile. Ah, j’étais bien content. » Je tombe sur cet extrait qui correspond exactement à ce que je pensais de Braque, cf. mes notes plus haut, et aussi à ce que j’ai directement vécu moi-même. Quel bonheur d’avoir vu et senti/ressenti juste… de se sentir si proche et pourtant si éloigné.
Un autre élément de contact/rapprochement avec Braque, parmis d’autres, réside dans ses expériences avec l’adjonction de sable dans l’huile, créant ainsi une texture dans la couleur. Cela me fait penser à mes recherches sur la révélation quasi photographique de l’huile blanche que j’ai menées avec de l’encre grasse appliquée à la spatule sur cette huile à maturité. Ce procédé étonnant révèle une texture et fait apparaître une lumière rasante quasi argentique.